AfroFuturisme : Space is the place

Nous vivons dans un monde dans lequel on nous annonce l’apocalypse tous les quatre matins. Non pas que je n’y crois pas, mais ce contexte nous plonge dans une soif de visualiser ce que serait le futur de l’existence humaine.

L’être humain a toujours été inspiré par le futur. Pourquoi? Parce que c’est un monde qui relève de l’hypothétique, de l’utopie ou de la dystopie. Mmm la dystopie, celle qui nous émoustille dans Black Mirror et tant d’autres références audiovisuelles.

L’univers créatif dans toutes ses formes (art, littéraire, design, danse, vidéo, mode) est le meilleur support pour la projection de nos imaginaires. La mode nous a d’ailleurs récemment bombardé de tendances futuristes qui rappellent Blade Runner, Ghost in the Shell ou Matrix. Diverses termes ont apparu dans le domaine comme le matrixcore, le techwear, le superbe futurewear de Marine Serre ou encore l’athleisure d’Aalto. Ces élans créatifs sont géniaux et impulsés par de jeunes créateurs. Il y a même des instagrameurs fictifs qui mènent la danse des tendances tel que Lil Miquela imaginée par Trevor McFredies et Sara Decou dans le cadre d’un projet d’art numérique.

 

Tout ça c’est bien génial mais ce futurisme est très blanc. Il manque beaucoup de diversité à mon goût. Je me suis alors lancée dans de longues recherches sur comment est représenté le futur dans d’autres cultures et minorités. L’été dernier, j’ai fait l’exposition Les Initiés et Being There à la Fondation Louis Vuitton. Magistral événement concentrant l’art contemporain africain. J’y ai découvert  l’artiste Bodys Isek Kingelez. Il a construit des maquettes monumentales de villes imaginaires dans un Congo marqué par le règne du maréchal Mobutu (1965-1977). Il n’utilisait que des matériaux de récupération. Ces villes du futur sont de couleurs vives et fantasmagoriques. Il les décrivait ainsi: « Ces simulations architecturales fonctionnent comme un petit État laïc avec sa politique propre qui ne nécessite jamais de police, de soldats, de gardes du corps, de prison… comme un ciel sur la terre, un bijou remarqué du monde entier. » Son oeuvre pose la question de l’avenir des grandes métropoles africaines. Peu présent dans les médias sauf dans le digital, l’afrofuturisme m’a intriguée. Aussi, comment ne pas mentionner le blockbuster Black Panthers qui nous en a mis pleins les mirettes cet hiver. Et puis, j’ai fait le test du correcteur sur Iphone et sur Word. Il ne reconnaîssent pas les mots afrofuturisme, afrofuturiste. Ça en dit long sur la reconnaissance de ces mots dans le langage commun.

Bodys Isek Kingelez City Dream
Bodys Isek Kingelez City Dream

C’est parti pour une initiation, je précise car c’est tellement vaste que ce que vous allez découvrir ci-dessous est un grain de sable dans un désert.

L’afrofuturisme c’est quoi? Il est apparu dans les années 60 et 70 aux États-Unis mais sa définition a été débattue entre plusieurs écrivains et penseurs jusqu’à la publication de Black to the future de Marc Deny en 1994. Il s’agit d’une esthétique qui met en lumière une relation entre les cultures africaines et le cosmique (incluant technologie et métaphysique). Cette esthétique mixe des éléments traditionnels africains avec des éléments de science-fiction dans la projection de l’avenir de l’Afrique. Le collectif AfriCOBRA du Black Art Movement des années 60 à Chicago a décrit l’afrofuturisme comme un mouvement qui encourage les communautés noires à se forger une nouvelle identité visuelle perdue au cours de l’histoire. Pour d’autres il s’agit d’un moyen de renouer avec leurs ancêtres et retrouver une identité non dictée par la société actuelle. C’est un mouvement de libération de l’oppression.

Dans une interview accordée à Vox, John Jennings dévoile une analyse intéressante du mouvement.  Il est professeur en média et en culture à l’université de Californie à Riverside et co-fondateur du Black Comic Book Festival à Harlem, New York. Il explique que l’afrofuturisme est comme un match de catch entre le passé et le futur. C’est une science-fiction mais le film Black Panthers se déroule dans le présent (ou presque). En conclusion, Jennings décrit ce mouvement comme un monde parallèle imaginant ce qu’il se serait passé si l’esclavage n’avait pas existé.

Un autre mouvement important de la communauté noire dans le monde mérite d’être mentionné: le panafricanisme. L’afrofuturisme découle du panafricanisme lui même composé de plusieurs courants. Ce dernier est une vision sociale et politique ancrée dans le réel. Cette philosophie vise à unifier les africains et les membres de la diaspora africaine en une communauté globale et a pour but de constituer une unité politique du continent. Pas de soucoupe volante à l’horizon mais bel et bien une ambition dans le concret.

SPACE IS THE PLACE

Sun Ra (de son vrai nom Herman Poole Blount) est un pionnier de l’afrofuturisme. Philosophe et compositeur de Free Jazz, il a considérablement marqué la scène jazz de Chicago dans les années 40 avec le collectif Arkestra. Il a puisé son inspiration dans les mythologies africaines et notamment égyptiennes à travers le prisme du cosmique et du psychédélique. Il a même affirmé qu’il était un alien envoyé de Saturne pour prêcher la paix et éloigner la communauté noire du racisme et de la violence sur Terre. L’exploration spatiale est au coeur de son oeuvre.

Affiche du film Space is the Place, Sun Ra, 1974

La chaîne Youtube de science-fiction DUST a lancé une série incroyable sur l’afrofuturisme, sous la direction artistique de Monica Ahanonu illustratrice et motion designer. Menés par la voix de Little Simz, les 5 épisodes nous racontent l’aura de Sun Ra puis développe d’autres grands noms du mouvement comme Jimi Hendrix, Missy Elliott et Mae Jemison. Cette série se termine sur la question du rôle des jeunes et futures générations pour ce mouvement. Vous trouverez ci-dessous l’épisode 1:

LES NAKIA DU FUTUR 

Dans le business de la mode, j’avais abordé la question de l’avenir de l’Afrique dans mon article Africa Focus – Fashion Future. D’un point de vue représentatif, l’Afrofuturisme existe aujourd’hui à travers ses muses contemporaines. Des femmes artistes, indépendantes et fortes issues de la diaspora africaine qui explosent en Europe, aux États-Unis. Elles créent des personnages définis par le mysticisme, la spiritualité africaine et la technologie.

Dans les années 80 et 90, Grace Jones a marqué les esprits dans le monde de l’art et de la mode. D’origine jamaïcaine, Grace l’intrépide et la fonceuse a eu une vie complètement dingue à cette époque. Elle s’est faite recal par des agents de mannequin et on imagine pourquoi. Dans son livre I’ll Never Write My Memoirs, elle raconte ce jour où elle a pris conscience de sa condition face à cet agent. Elle a fait de son excentricité sa force et a incarné l’androgynéité et l’insolite avec justement beaucoup de futurisme.

Enrica Picarelli explore l’afrofuturisme dans l’art du vêtement sur Afrosartorialisum, je vous le recommande!

Grace Jones by Bjorn Tagemose, 2014
Grace Jones by Bjorn Tagemose, 2014

Il y a d’autres muses célèbres comme Eryka Badu, Janet Jackson, Missy Elliott, Solange Knowles… Aujourd’hui, dans le domaine de la musique, plusieurs artistes se démarquent. Janelle Monae avec son récent album Dirty Computer aux multiples facettes : funk, hip hop, RnB, pop… Le court métrage portant le même nom est un beau manifeste d’afrofuturisme. Dans un monde futur totalitaire, Jane 57821 considérée comme un ordinateur va tenter d’échapper à la défragmentation de sa mémoire, sa vie et son identité.

Kelela, une grande chanteuse RnB que j’aime tant! J’ai écouté en boucle son dernier album Take Me Appart cet hiver. Elle nous a fait un petit revival année 2000 avec le clip de Frontline qui reprend le décor des Sims. Comme le personnage Lil Miquela, Kelela devient une femme 3D qu’on suit dans ses peines de coeur, et pas n’importe laquelle : « It’s about leaving your ex with the wind in your hair while acknowledging a curiously complex feeling of pain that he has left you for a white woman. » (Rolling Stone) On y retrouve les codes des clips de RnB. Si on reprend le concept de Sims, c’est une simulation de vie d’une société de consommation où il n’existe pas d’objectif précis. Les émotions des avatars sont l’entertainment du spectateur.  Comme le précise Kelela, elle a raconté son histoire avec un ton jovial et théâtral. Ça n’aurait pas du tout eu le même rendu en film réel.

Il y a 5 ans, j’ai eu un électro choc musical: l’album LP1 d’FKA Twigs. À l’époque, je ne savais même pas que c’était de l’afrofuturisme. Quand je tentais de décrire sa musique et l’esthétisme de ses clips, c’était un joyeux bazar de mots approximatifs avec quand même pour vainqueur l’adjectif « mystique ». FKA a continué de nous éblouir avec ses albums M2LL155X et son titre Good To Love. Un de ses clips marquant d’afrofuturisme est Two Weeks qui est indéniablement empreint de l’atmosphère de l’Égypte Antique. En terme de style, on remarque son amour pour les bijoux tributaires aux ornementations des tribus africaines. On se rappelle aussi de sa collaboration avec Nike Do You Believe In More?, le motto de ce projet est le dépassement de soi. Plusieurs détails afrofuturistes sont présents: le maquillage, les coiffures, les accessoires et la mise en scène. En 2014, je l’ai vue en concert. C’est une performance live époustouflante.

Autre artiste afrofuturiste à suivre, Manthe Ribane. Cette performeuse sud-africaine est une vraie touche à tout, elle pilote plusieurs projets et collectifs entre les UK et Johannesburg. Je l’ai d’abord découverte par la musique avec son titre ultra rythmé Teleported réalisé en collaboration avec OKZharp, DJ et producteur basé à Londres. Le duo a réalisé plusieurs titres entre 2015 et 2016. Cette année ils sont de retour avec l’album Closer Apart. Mélange de sons expérimentaux électroniques et d’afrobeat, cet album est top. Elle chante en anglais et en Sotho du Nord, une des langues officielles de l’Afrique du Sud appartenant au groupe des langues bantoues. Ses chorégraphies sont aussi une fusion de styles très différents incluant le pantsula et l’isbujwa issus de sous-cultures d’Afrique du sud, de la danse contemporaine, du hip hop, du freestyle… Dans le premier clip de cet opus pour Kubona, ils ont créé une vidéo de pixel art avec Chris Saunders et Cool Your Jets, producteurs fidèles du duo. Retrouvez également le court métrage Closer/Appart ici qui regroupe plusieurs titres de leur nouvel album. Elle a fondé le collectif 113 Studios qui est un concept créatif de production de films, de performances, de styling et de musique. Manthe Ribane explique qu’elle souhaite que tous les aspects de sa vie soient Art.

113 Studios x Kristin-Lee Moolman
113 Studios x Kristin-Lee Moolman

DIGITAL BLACK ART

La rencontre du digital et du black art ont donné un compte qui déboîte, celui d’Ekow Eshun. L’écrivain, critique et curateur a imaginé la galerie digitale @afro.futurist. On y trouve une multitude de visuels dans différentes disciplines du Black Art. (photographie, illustration, film, mode, architecture). Il décrit la sensibilité afrofuturiste comme une « manière de voir l’absurde, l’impossible et l’incroyable ». (Another) Les illustrations et collages surréalistes de Manzel Bowman (@artxman) sont mes petits favoris. Cet artiste visionnaire nous emporte dans un monde parallèle avec des images fortes et spirituelles. On retrouve souvent des éléments de l’Égypte Antique, des planètes et des statues inspirées de l’Afrique de l’Ouest. Il existe d’autres comptes comme @afroscope, @davidalabo.

 

LA CYBER RÉSISTANTE

Tabita Rézaire est une artiste connue pour son travail d’art vidéo.  Franco-Guyano-Danoise, Tabita a un beau parcours. Elle a grandi à Paris, étudié à Copenhague et à Londres à la Central Saint Martin School of Art and Design puis s’est installée à Johannesburg il y a 4 ans. Elle a été en résidence dans un studio de la Meet Factory (centre d’art contemporain) à Prague l’année dernière.

Tabita Rezaire by Thalia Galanopoulou 2018
Tabita Rezaire by Thalia Galanopoulou 2018

Militante féministe intersectionnelle, ses revendications sont fortes, politiques et particulièrement visionnaires. Elle critique l’internet d’aujourd’hui qui a été construit sur le modèle des sociétés occidentales. Son analyse explore le rôle d’internet comme média imposant mondialement les hiérarchies de l’Occident. Elle le décrit comme « exploitationniste, discriminatoire, classiste, patriarcal, raciste, homophobe, coercitif et manipulateur », comme une colonisation contemporaine dissimulée. Ses vidéos montrent un amas d’informations et de visuels kitsch savamment orchestrés. Dans PREMIUM CONNECT, elle se demande si nous pourrions garder contact avec des personnes de la vie réelle sans Facebook ou Whatsapp. Elle explique avoir pensé stopper son compte Facebook puis a réalisé que c’était un risque d’isolation sociale.

Dans DEEP DOWN TIDAL, elle compare les réseaux internet sous-marins au commerce triangulaire qui correspond à la « distribution d’esclaves noirs aux colonies du Nouveau Monde (Etats-Unis) ». Le lien établi est quand même bien flippant. Les oppresseurs de l’internet sont tellement puissants qu’elle déclare que nous ne nous débarrasserons probablement jamais d’eux mais sa démarche a pour but de soigner les esprits et créer des moyens de se détacher des structures de domination.

Si vous avez envie d’une bonne claque créative, allez faire un tour sur son site ici. J’ai raté le coche en avril car elle était de passage à la Gaité Lyrique… On espère fort fort une exposition soon à Paris! 😉

« There is no greater agony than bearing an untold story inside you. »

Maya Angelou

Sources:
Livres: Les Initiés, un choix d’oeuvres (1989-2009) dans la collection d’art contemporain africain de Jean Pigozzi, éditions Dilecta/Fondation Louis Vuitton 2017, I’ll never write my memoirs, Grace Jones, éditions Simon & Schuster, 2015
Websites: OkayAfrica, Black(s) to the FutureThe Fader, AnOther Magazine, Into The Chic, NY Times, Jeune Afrique, Afrosartorialism, Huck Magazine, Fuse, Vox, Manzel Bowman, Pan-African Music, Nataal, AfricanDigitalArt

LM

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